Électrifier pour réindustrialiser : faire de la transition énergétique un levier de compétitivité
Par Thierry VINCENT, Directeur du MBA Management de la Transition Énergétique De Vinci Executive Education
Alors que la transition énergétique s’impose comme un levier stratégique de compétitivité pour l’industrie européenne, la question n’est plus seulement de décarboner les activités, mais de créer les conditions d’une transformation durable, économiquement viable et accessible à l’ensemble du tissu productif. Dans cette analyse, Thierry Vincent, directeur du MBA Management de la Transition Énergétique décrypte les défis auxquels font face les entreprises et les territoires pour réussir cette mutation. De l’électrification des usages à la mobilisation des financements, en passant par l’accompagnement des PME et l’émergence d’écosystèmes territoriaux, il montre que la transition énergétique ne pourra pleinement produire ses effets qu’à condition d’être pensée comme un véritable projet industriel, collectif et de long terme.
La décarbonation, un enjeu de compétitivité européenne
Pendant longtemps, la décarbonation de l’industrie a été abordée avant tout comme une réponse à l’urgence climatique. Cette approche est désormais insuffisante. Face au décrochage de la productivité européenne, au niveau élevé des prix de l’énergie, à l’intensification de la concurrence mondiale et à la fragilisation des chaînes d’approvisionnement, l’Europe doit relever un défi plus large : réduire ses émissions tout en renforçant sa capacité à produire, à investir et à innover.
Le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne met en évidence l’ampleur du problème. Même après le reflux des prix observés lors de la crise énergétique, les entreprises européennes continuent de payer leur électricité deux à trois fois plus cher que leurs concurrentes américaines et leur gaz quatre à cinq fois plus cher. Dans le même temps, l’Union doit financer simultanément la décarbonation de son économie, sa transformation numérique et le renforcement de sa sécurité. Le rapport estime que l’effort d’investissement nécessaire pourrait représenter environ cinq points de PIB supplémentaires par an.
Cette situation impose de sortir d’une approche où la politique énergétique, la politique climatique et la politique industrielle seraient conduites séparément. La décarbonation ne doit pas être considérée comme une contrainte supplémentaire qui pèserait sur la compétitivité européenne. Elle doit devenir l’un des leviers de sa transformation productive.
L’objectif n’est donc pas seulement de consommer moins d’énergie fossile. Il est de construire une économie européenne plus productive, moins dépendante des importations, capable de maîtriser les technologies stratégiques et de créer de nouvelles chaînes de valeur.
C’est dans cette perspective que l’électrification des usages prend tout son sens.
L’électrification, un levier majeur de transformation industrielle
L’industrie européenne dispose déjà d’une partie des technologies nécessaires à l’électrification de ses procédés : pompes à chaleur industrielles, chaudières électriques, fours électriques, récupération de chaleur, stockage, pilotage numérique et solutions de flexibilité.
Selon une étude menée par EDF et EY-Parthenon, près de 80 % des usages thermiques industriels seraient techniquement électrifiables à l’horizon 2035. Le potentiel est donc considérable, notamment lorsque l’on sait que les procédés thermiques représentent une part importante des émissions industrielles.
Mais l’électrification ne consiste pas à remplacer mécaniquement une énergie par une autre. Elle suppose de repenser le fonctionnement énergétique de l’entreprise et, plus largement, celui des territoires industriels.
Pour produire ses effets économiques et environnementaux, l’électricité doit être à la fois décarbonée, compétitive et disponible au moment où les entreprises en ont besoin. Cela implique d’accélérer le développement des réseaux, de faciliter les raccordements, de renforcer les capacités de stockage et de développer la flexibilité de la demande.
Le rapport sur la compétitivité européenne souligne toutefois un point essentiel : la décarbonation ne garantit pas automatiquement une baisse des prix pour les consommateurs. Même si elle doit permettre, à moyen terme, de réduire la dépendance aux énergies fossiles et de s’appuyer davantage sur des sources d’énergie propres et sécurisées, encore faut-il que les bénéfices de cette transformation soient effectivement transmis aux entreprises et aux consommateurs. À défaut, le coût de l’énergie continuera de peser sur la croissance européenne.
L’électrification est donc à la fois une réponse climatique et une transformation systémique. Elle nécessite des infrastructures, des investissements et de nouvelles capacités de pilotage de l’énergie. Elle ne pourra cependant devenir un moteur de compétitivité que si elle bénéficie à l’ensemble du tissu productif.
Faire entrer les PME et les ETI dans la transition
La décarbonation industrielle est souvent pensée à partir des grands sites électro-intensifs. Cette approche ne doit pas masquer le rôle déterminant de l’industrie diffuse, composée de milliers de PME et d’ETI implantées dans les territoires.
Cette industrie représente environ 90 % des emplois industriels français, 40 % des consommations énergétiques de l’industrie et 36 % de ses émissions de gaz à effet de serre. Son potentiel de transformation est donc majeur. Pourtant, ces entreprises sont souvent les moins bien armées pour engager seules des projets complexes d’électrification et de décarbonation. Elles disposent de ressources humaines et financières limitées et manquent parfois de compétences internes ou de visibilité sur les solutions techniques et les dispositifs de soutien.
L’enjeu est donc de leur permettre de passer de l’intention à l’investissement.
Les démarches d’accompagnement peuvent jouer ici un rôle déterminant. Le programme w, propose notamment des formations et des études consacrées au management de l’énergie, à la stratégie de décarbonation et au financement des projets. L’objectif est d’aider les entreprises à mieux structurer leurs décisions avant d’engager des investissements.
La coopération entre entreprises constitue un autre levier. L’expérience menée dans le Vaucluse par l’association Luberon & Sorgues Entreprendre montre l’intérêt d’une approche collective : douze industriels y ont engagé une démarche commune au sein d’un réseau qui fédère près de 200 entreprises. Le bénéfice ne réside pas seulement dans la mutualisation des moyens, mais aussi dans le partage des expériences, la confrontation des niveaux de maturité et la capacité à accélérer la décision.
Cette logique permet de considérer la décarbonation non plus comme une succession de projets individuels, mais comme une dynamique d’écosystème.
Les territoires, échelle pertinente du passage à l’action
L’électrification industrielle ne se joue pas uniquement à l’intérieur des usines. Elle dépend aussi des infrastructures disponibles, de la capacité des réseaux, des compétences locales et de la coordination entre entreprises et acteurs publics.
C’est pourquoi la logique territoriale peut constituer une réponse concrète au défi du passage à l’échelle.
Le programme des « 100 territoires d’électrification », prévu pour la période 2026-2030, s’inscrit dans cette approche. Il vise à accompagner une centaine de territoires pionniers dans l’électrification des usages, en s’appuyant sur des feuilles de route adaptées aux réalités locales. Les projets peuvent concerner les infrastructures de recharge, les pompes à chaleur, la rénovation du parc social, l’électrification des bâtiments publics ainsi que certaines initiatives industrielles et artisanales.
L’intérêt de cette démarche est de rapprocher les politiques publiques des projets concrets. Chaque territoire doit pouvoir définir ses objectifs, ses jalons, les moyens humains nécessaires et les dispositifs de soutien adaptés.
Cette approche ouvre également la voie à des projets plus intégrés : mutualisation de la chaleur fatale, boucles énergétiques locales, partage d’infrastructures, autoconsommation collective, stockage ou optimisation coordonnée des consommations.
Le territoire devient alors une plateforme énergétique et industrielle.
Cette évolution est importante. Elle permet de dépasser une logique de guichet et d’organiser une véritable capacité collective à agir. Mais pour que cette dynamique puisse se généraliser, elle doit s’accompagner d’un environnement financier et réglementaire plus lisible.
Passer du financement des projets à une politique d’investissement
La disponibilité des technologies ne constitue pas le seul obstacle. Pour de nombreuses entreprises, le véritable frein réside dans la capacité à financer et à structurer les investissements.
Pour une PME industrielle, électrifier un four, remplacer une chaudière ou installer une pompe à chaleur représente un engagement financier important. Le projet doit être techniquement pertinent, économiquement rentable et compatible avec les capacités de financement de l’entreprise.
L’accompagnement peut alors faire la différence : évaluation de la viabilité économique, identification des aides disponibles, construction d’un plan de financement et préparation des dossiers destinés aux banques ou aux appels à projets.
Mais la multiplication des dispositifs et leur dispersion entre les différents niveaux européen, national et régional peuvent également ralentir les décisions. Le défi n’est donc pas seulement de mobiliser davantage de financements publics. Il consiste à rendre les dispositifs plus lisibles, plus continus et mieux coordonnés.
Le rapport sur la compétitivité européenne invite à aller plus loin. Les besoins d’investissement sont tels que les financements publics devront être complétés par une mobilisation beaucoup plus importante du capital privé. Mais l’intervention publique restera indispensable pour financer les infrastructures, les biens publics européens et certaines technologies de rupture.
L’enjeu est donc de construire un véritable cadre d’investissement de long terme, donnant aux entreprises la visibilité nécessaire pour engager leur transformation. Cette question financière rejoint directement celle de la politique industrielle.
L’implantation des usines de la filière transition énergétique : les projets à l’épreuve du réel
Aujourd’hui, de nombreux projets d’implantation d’usines dans les batteries, le photovoltaïque, les bioraffineries… sont retardés voire à l’arrêt. Les causes sont multiples : fragilité des marchés, retard de nouvelles solutions technologies, concurrence internationale, crainte de nuisances importantes par exemple sur les nouveaux réacteurs nucléaires. Accélérer et faciliter l’implantation de ces projets : c’est le cœur des travaux que Virginie Saks, experte sur les questions de réindustrialisation au sein de notre MBA Management de la Transition Énergétique, mène avec nos étudiants. Raconter cette nouvelle filière est un enjeu majeur pour que les projets sortent de terre ; c’est aussi le sens du Cahier de tendances Industrie 2026, qu’elle a coordonné avec Global Industrie.
Entre rentabilité et acceptabilité, la nouvelle filière de la transition énergétique se confronte à l’épreuve du réel.
À propos de Thierry Vincent
Cette conviction est portée par Thierry Vincent, directeur du MBA Management de la Transition Énergétique. Depuis plus de 30 ans, il accompagne les transformations liées à l’environnement, au développement durable et à l’énergie, au sein d’institutions françaises et européennes comme auprès des entreprises. Son approche repose sur une idée simple : la transition énergétique est avant tout un enjeu de souveraineté. Dans un contexte de dépendance énergétique et de décarbonation de l’économie, il défend la nécessité de former des professionnels capables de comprendre la complexité des systèmes énergétiques, d’identifier les ruptures à venir, de piloter des projets de transformation et d’embarquer l’ensemble des parties prenantes. Cette vision irrigue l’ensemble du MBA, construit autour de cas concrets, de projets de terrain et d’une immersion au plus près des acteurs du secteur.
Découvrez le MBA Management de la Transition Énergétique
Le MBA Management de la Transition Énergétique forme les futurs décideurs capables de piloter les transformations énergétiques des entreprises, des collectivités et des territoires.
✔ Maîtriser les enjeux de la transition énergétique et de la décarbonation
✔Piloter des projets d’efficacité énergétique et d’énergies renouvelables
✔Intégrer les dimensions financières, réglementaires et stratégiques des projets
✔Accompagner les organisations dans leurs démarches de transformation durable
✔Développer une vision globale des enjeux énergétiques, économiques et territoriaux
Formation en présentiel • 1 an en part-time • 1 semaine par mois • Titre RNCP niveau 7