Décarboner la santé, c’est aussi prendre soin
Par Olivier Toma, expert RSE et santé environnementale, directeur de programme de l’Executive Certificate : Piloter la RSE en santé.
Dans le premier article de cette série, nous avons évoqué la triple adaptation à laquelle le secteur de la santé, du social et du médico-social doit désormais faire face : climatique, démographique et technologique. Nous avons également posé le principe d’une triple atténuation, dont la réduction de notre empreinte climatique constitue l’un des axes majeurs.
Pourquoi le secteur de la santé devrait-il participer à l’effort de décarbonation ?
La réponse est finalement assez simple : parce que le changement climatique est aussi un enjeu de santé.
Le dérèglement climatique modifie déjà notre environnement et les conditions dans lesquelles nous vivons. Les épisodes de chaleur extrême, les événements climatiques, la dégradation de la qualité de l’air ou encore les modifications des écosystèmes ont des conséquences directes et indirectes sur la santé humaine.
Mais les effets ne s’arrêtent pas à l’être humain. La dégradation des écosystèmes, l’érosion de la biodiversité, les perturbations du cycle de l’eau ou la raréfaction de certaines ressources fragilisent les équilibres dont dépend notre santé.
Il existe donc une forme de paradoxe : le système de santé est en première ligne face aux conséquences du dérèglement climatique, alors qu’il contribue lui-même, par son activité, à une partie des émissions qui l’alimentent.
Cela nous oblige à regarder autrement la question de la décarbonation.
Réduire notre empreinte carbone n’est pas seulement une réponse à une obligation réglementaire ou à un objectif environnemental. C’est un geste de santé.
Chaque tonne de carbone évitée participe, à son échelle, à la réduction d’un risque qui concerne directement les populations que nous avons pour mission de soigner et d’accompagner.
Reste alors une question essentielle : comment agir ?
La première étape consiste à mesurer.
On ne peut pas réduire durablement ce que l’on ne connaît pas. Il faut donc être capable d’évaluer les émissions de son organisation, d’en comprendre les différentes sources et de distinguer les émissions directement liées à son activité de celles qui sont générées indirectement.
Cette distinction est fondamentale, car elle conduit à élargir considérablement le champ d’action.
L’énergie consommée dans nos bâtiments constitue naturellement un levier important. Mais une politique de décarbonation ne peut pas se limiter à éteindre les lumières, améliorer les performances énergétiques des bâtiments ou changer les équipements.
Une grande partie de l’empreinte se situe ailleurs.
Elle se trouve notamment dans les achats : les médicaments, dispositifs médicaux, équipements, produits d’entretien, alimentation, mobilier ou consommables représentent des flux de matières, d’énergie, de fabrication et de transport dont l’impact doit être mieux pris en compte.
Elle se trouve également dans le numérique, dont la croissance nous conduit à réfléchir à la durée de vie des équipements, à leur utilisation, à leur renouvellement et plus largement à une véritable politique de numérique responsable.
Elle se trouve dans les transports, qu’il s’agisse des déplacements domicile-travail des collaborateurs, du transport des marchandises, des déplacements des patients ou encore de la collecte et du traitement des déchets.
Elle se trouve dans la production même de ces déchets, mais aussi dans notre capacité à prévenir leur production, à réemployer, à valoriser et à développer des démarches d’économie circulaire.
Elle se trouve enfin dans les choix d’investissement. Construire, rénover, acheter un équipement ou financer un projet engage une organisation pour de nombreuses années. Intégrer les critères environnementaux dans ces décisions, c’est donc aussi agir sur le long terme.
La décarbonation conduit ainsi à changer de regard
Il ne s’agit plus seulement de chercher où consommer moins d’énergie. Il faut comprendre l’ensemble des flux qui traversent une organisation et agir sur les décisions qui les génèrent.
C’est pourquoi les achats, les fournisseurs, les modes de transport, le numérique, les déchets, les investissements, les choix alimentaires ou encore le développement de filières locales deviennent des sujets de santé.
Cette approche oblige également à dépasser les frontières de l’établissement.
Une organisation de santé ne fonctionne jamais seule. Elle dépend de fournisseurs, de prestataires, de professionnels, de patients, d’usagers, de collectivités et de nombreux partenaires.Elle dispose donc d’un formidable levier d’influence.
Le secteur de la santé a une responsabilité particulière : celle de l’exemplarité, mais aussi celle de la pédagogie.
Exemplarité auprès de ses collaborateurs, en montrant que les transformations sont possibles et qu’elles peuvent être porteuses de sens.
Exemplarité auprès de ses fournisseurs, en faisant évoluer progressivement les critères d’achat et en encourageant des pratiques plus responsables.
Pédagogie auprès des patients et des usagers, en expliquant les liens entre environnement et santé et en donnant à chacun les moyens d’agir.
Cette capacité d’entraînement est probablement l’un des leviers les plus importants dont dispose le secteur. Décarboner une organisation de santé, ce n’est donc pas uniquement réduire son bilan carbone.C’est aussi questionner ses modèles d’achat, ses investissements, ses déplacements, son organisation, ses déchets, son numérique, ses relations avec ses fournisseurs et, plus largement, sa manière de créer de la valeur.
C’est passer d’une logique de réduction des impacts à une logique de transformation des pratiques.
C’est précisément cette approche globale que doit permettre une formation dédiée à la RSE en santé. Le module consacré à la décarbonation du parcours « Piloter la RSE en santé » aborde notamment les gaz à effet de serre, la transition énergétique, les achats responsables, l’écoconception, la mobilité et l’alimentation, avec l’objectif de passer de l’identification des émissions à la construction de plans d’action concrets.
Car mesurer son empreinte carbone n’est finalement que le début.
La véritable compétence consiste à savoir quoi en faire.
Identifier les priorités. Mobiliser les équipes. Dialoguer avec les fournisseurs. Modifier les pratiques. Orienter les investissements. Mesurer les progrès. Et inscrire ces transformations dans une stratégie cohérente avec la mission première de l’organisation : prendre soin.
La décarbonation est donc bien un enjeu environnemental.
Mais pour le secteur de la santé, elle est surtout un enjeu sanitaire, économique, organisationnel et humain.
Et si prendre soin de la santé des générations futures commençait aussi par réduire l’empreinte de celles et ceux qui prennent soin aujourd’hui ?
La semaine prochaine, nous poursuivrons cette réflexion sur un autre volet essentiel de l’atténuation : la qualité de vie et la santé au travail.