Prendre soin de ceux qui prennent soin : la condition d’une santé durable
Par Olivier Toma, expert RSE et santé environnementale, directeur de programme de l’Executive Certificate : Piloter la RSE en santé.
Dans les deux premiers articles de cette série, nous avons évoqué la nécessité pour le secteur de la santé, du social et du médico-social de s’adapter aux grandes transformations à l’œuvre, puis l’un des principaux leviers d’atténuation : la décarbonation.
Mais il existe une autre dimension, tout aussi essentielle, de cette transformation : la manière dont nous prenons soin de celles et ceux qui prennent soin des autres.
La santé est un secteur humain avant d’être un secteur économique ou technologique.
En France, les seuls établissements de santé emploient près de 1,4 million de personnes. À cette population s’ajoutent les professionnels du social et du médico-social, qui représentent eux aussi des centaines de milliers de femmes et d’hommes. Nous parlons donc d’un des plus importants collectifs de travail de notre pays.
Et pourtant, ce collectif est soumis à des contraintes considérables.
Horaires décalés, travail de nuit, charge physique, troubles musculosquelettiques, charge mentale et émotionnelle, exposition à des risques biologiques et chimiques, tensions organisationnelles, manque de temps, difficultés de recrutement et agressivité croissante : les conditions dans lesquelles certains professionnels exercent leur métier peuvent fragiliser leur santé physique comme leur santé mentale.
La DREES relevait encore récemment que près d’une professionnelle de santé sur deux déclarait travailler sous pression en 2023, et que les métiers de la santé et du social étaient particulièrement marqués par une forte pénibilité physique.
Le constat est suffisamment important pour que le ministère de la Santé ait présenté en 2026 un plan consacré à la santé des professionnels de santé, rappelant notamment que près de la moitié des soignants déclaraient être tombés malades au cours des trois derniers mois.
Ces chiffres devraient nous interroger collectivement.
Car nous ne pouvons pas construire un système de santé durable avec des professionnels qui s’épuisent.
Prendre soin des professionnels n’est donc ni un sujet secondaire, ni un supplément d’âme de la politique sociale d’une organisation. C’est une condition de sa performance, de sa qualité et de sa pérennité.
C’est aussi une question de cohérence.
Comment demander à un professionnel de promouvoir la prévention, la santé et le bien-être s’il travaille lui-même dans des conditions qui fragilisent sa santé ?
Comment parler de durabilité si les organisations ne sont pas capables de préserver dans la durée celles et ceux qui les font fonctionner ?
Comment demander de l’engagement, de l’innovation et de l’adaptation à des équipes qui n’ont plus les ressources physiques ou psychologiques pour les porter ?
La réponse ne peut pas se limiter à quelques actions ponctuelles de prévention.
Il faut une approche structurée de la qualité de vie et des conditions de travail, capable d’intégrer simultanément la prévention des risques professionnels, l’organisation du travail, la santé mentale, l’ergonomie, l’accessibilité, le handicap, les risques émergents et la capacité réelle des professionnels à trouver un équilibre durable dans leur activité.
C’est là que la RSE prend une nouvelle fois tout son sens.
Une politique RSE en santé ne peut pas être uniquement une politique de réduction des émissions ou de préservation des ressources. Elle doit également s’intéresser à la première ressource de nos organisations : les femmes et les hommes qui les font vivre.
Cette approche suppose de regarder les conditions de travail non pas comme une contrainte supplémentaire, mais comme un investissement.
Investir dans la prévention des troubles musculosquelettiques, c’est réduire la souffrance et les absences, mais aussi préserver les compétences.
Agir sur l’organisation du travail, c’est améliorer les conditions d’exercice, mais aussi la qualité du service rendu.
Prévenir les risques psychosociaux, c’est protéger les professionnels, mais aussi maintenir la capacité collective à faire face aux transformations.
Lutter contre les violences et l’agressivité, c’est protéger celles et ceux qui exercent, mais aussi restaurer la confiance nécessaire à la relation de soin.
Et redonner du sens au travail, c’est peut-être l’un des leviers les plus puissants pour permettre aux professionnels de redevenir pleinement acteurs des transformations à venir.
Car ces professionnels ne sont pas seulement les bénéficiaires d’une politique de santé au travail.
Ils en sont aussi les ambassadeurs.
Un professionnel qui comprend pourquoi son établissement réduit ses déchets, choisit autrement ses fournisseurs, développe une alimentation plus durable, limite son empreinte carbone ou préserve les ressources naturelles peut devenir un acteur de cette transformation au quotidien.
- Il peut transmettre ces nouvelles pratiques à ses collègues.
- Il peut les expliquer aux patients et aux usagers.
- Il peut dialoguer avec les fournisseurs.
- Il peut contribuer à faire évoluer les habitudes.
La transformation environnementale et la transformation humaine ne sont donc pas deux sujets distincts.Elles se renforcent mutuellement.
Un professionnel mieux considéré, mieux protégé et davantage associé aux décisions sera aussi davantage en capacité de porter les transformations nécessaires.
C’est pourquoi la qualité de vie et la santé au travail constituent un pilier essentiel de la triple atténuation évoquée dans le premier article de cette série : atténuer notre impact climatique, améliorer les conditions humaines et préserver les ressources naturelles.
La formation « Piloter la RSE en santé » consacre précisément un module entier à cette dimension, en abordant la qualité de vie et des conditions de travail, la prévention des risques, la santé mentale, le handicap, l’accessibilité et les risques émergents.
L’objectif est de dépasser la juxtaposition d’actions pour apprendre à intégrer ces enjeux dans une véritable stratégie de transformation.
Parce qu’au fond, la question est simple : « quelle santé voulons-nous construire pour demain si nous ne sommes pas capables de prendre soin de ceux qui la rendent possible aujourd’hui ? »
Une santé durable devra être capable de préserver l’environnement.
Elle devra être capable de maîtriser ses ressources.
Mais elle devra surtout être capable de préserver les femmes et les hommes qui en sont les acteurs.
C’est à cette condition qu’ils pourront devenir les véritables ambassadeurs d’un monde de la santé plus durable.
Dans le prochain article : préserver les ressources naturelles. Car après avoir pris soin des professionnels, il nous faudra aussi prendre soin de ce qui rend la santé possible : l’eau, les matières premières, les écosystèmes et les ressources dont dépendent nos organisations.