Un blackout électrique est -il possible en France ?

Par Thierry VINCENT, Directeur du MBA Management de la Transition Énergétique De Vinci Executive Education

Pour répondre à cette question anxiogène, j’ai sollicité l’expertise d’Alexandre Boisson, spécialiste des questions de résilience énergétique au sein du MBA Management de la transition énergétique de De Vinci Executive Education.

Sa réponse est claire : un black-out ne se résume pas à une panne d’électricité. Le véritable danger réside dans les effets en cascade qui peuvent se produire lorsque les réseaux dont dépend notre quotidien cessent de fonctionner.

Un risque rare, mais pas impossible

Aucun spécialiste du système électrique ne peut affirmer qu’un black-out est impossible en France. Le pays en a déjà connu plusieurs : en décembre 1978, une panne a touché une grande partie du territoire ; en janvier 1987, un incident lié à la centrale de Cordemais a fortement perturbé l’Ouest ; les tempêtes de décembre 1999 ont également provoqué des coupures massives.

Plus récemment, le black-out survenu en Espagne et au Portugal le 28 avril 2025 a rappelé qu’un système électrique interconnecté, même fortement sécurisé, peut être confronté à un incident majeur. La France n’a pas subi de black-out généralisé : ses dispositifs de protection ont isolé les interconnexions avec l’Espagne et empêché la propagation de l’incident au reste de l’Europe. Les coupures observées dans le Sud-Ouest français sont restées localisées et très brèves, inférieures à vingt minutes.

Le risque ne doit donc être ni dramatisé ni écarté. La France dispose de mécanismes de défense et d’un plan de reconstitution du réseau, mais la robustesse d’un système ne signifie pas l’absence de vulnérabilité. Comme le rappelle RTE, la mission consiste à réduire la probabilité d’un incident et à limiter ses conséquences lorsqu’il survient.

Des effets en cascade

Contrairement à une coupure locale, un black-out généralisé interromprait simultanément une grande partie des activités dépendant de l’électricité.

Les transports seraient immédiatement affectés : métros, tramways et trains électriques s’arrêteraient, tandis que les feux de circulation cesseraient de fonctionner. Les routes deviendraient plus dangereuses, non seulement en raison de l’absence de signalisation, mais aussi parce que les stations-service, les péages, les parkings et de nombreux systèmes de contrôle dépendent eux-mêmes de l’électricité.

Les hôpitaux disposent de groupes électrogènes et de systèmes de secours leur permettant de maintenir les fonctions vitales. Mais cette autonomie est limitée par la disponibilité du carburant, la maintenance des équipements et la capacité à alimenter simultanément toutes les installations nécessaires. Les établissements médico-sociaux, les EHPAD et les patients utilisant à domicile des équipements électriques, comme certains respirateurs ou appareils de dialyse, doivent également être intégrés à la préparation.

L’eau potable constitue un autre point critique. Les stations de pompage, les systèmes de traitement et une partie de l’assainissement dépendent de l’alimentation électrique. Une panne prolongée peut donc transformer une difficulté énergétique en problème sanitaire.

La chaîne alimentaire serait elle aussi fragilisée. Sans réfrigération, les denrées périssables se dégradent rapidement. Les magasins peuvent encore disposer de marchandises, mais être incapables de vendre sans informatique, sans systèmes de caisse, sans paiement électronique ou sans réfrigération. Les flux logistiques, les entrepôts et les plateformes de distribution seraient également perturbés.

Un groupe électrogène ne constitue pas une autonomie illimitée. Il faut vérifier son démarrage automatique, sa puissance réelle, son autonomie en carburant, sa ventilation, son refroidissement, le transfert de source et la compatibilité des équipements prioritaires. Un site peut être alimenté en électricité sans être réellement capable de poursuivre son activité.

Communications et confiance

Les téléphones portables, les réseaux Internet et les systèmes de paiement ne disparaîtraient pas nécessairement tous au même instant, mais leur fonctionnement deviendrait progressivement incertain. Les antennes disposent de batteries et parfois de groupes électrogènes, mais leur autonomie est limitée. Les téléphones eux-mêmes dépendent de la charge de leurs batteries.

Dans ce contexte, l’information devient une ressource stratégique. Où trouver une information fiable ? Comment recevoir les consignes des autorités ? Comment contacter les secours ? Où obtenir de l’eau, du carburant ou une assistance médicale ?

Lorsque les habitants ne savent ni ce qui est prévu, ni où s’informer, ni où obtenir de l’aide, les rumeurs peuvent rapidement prendre le relais. Incompréhension, sentiment d’abandon et défiance compliquent alors l’action des pouvoirs publics et peuvent accroître les tensions sociales.

La Cour des comptes soulignait en 2025 que seules 55% des 22 000 communes soumises à l’obligation avaient élaboré leur Plan communal de sauvegarde au 31 décembre 2024. Elle relevait également que FR-Alert, bien qu’utilisé à de nombreuses reprises, restait encore trop méconnu du grand public et que la préparation des citoyens devait être renforcée.

La résilience ne repose donc pas uniquement sur les infrastructures techniques. Elle dépend aussi de la capacité des collectivités, des entreprises et des citoyens à savoir quoi faire lorsque les réseaux habituels ne sont plus disponibles.

La France dispose de protections

La France a élaboré un plan national de préparation aux risques dans le secteur de l’électricité. Ce plan recense 29 scénarios de crise, parmi lesquels les cyberattaques, les attaques contre des infrastructures, les événements météorologiques extrêmes, les vagues de froid ou de chaleur, les crues, les incendies, les pandémies, les séismes, les ruptures d’approvisionnement en combustible, les erreurs humaines et les défaillances multiples.

Cette liste ne constitue pas un classement officiel des probabilités. Elle sert à préparer les acteurs du système électrique à des familles de risques différentes et à organiser les mesures de prévention, de gestion de crise et de rétablissement.

Avant un black-out généralisé, plusieurs mécanismes peuvent être mobilisés : réserves de production, réduction de la consommation, capacités interruptibles, échanges avec les pays voisins et délestages ciblés. Le délestage est une coupure volontaire, localisée et temporaire destinée précisément à éviter l’effondrement général du réseau. Il ne doit donc pas être confondu avec un black-out.

Le critère de deux heures souvent évoqué concerne une durée moyenne annuelle de recours au délestage pour équilibre entre l’offre et la demande. Il ne constitue pas une garantie pour chaque entreprise ou chaque foyer. Une panne locale provoquée par une tempête, une inondation, un incendie ou une défaillance d’ouvrage peut durer beaucoup plus longtemps.

En cas de black-out, RTE dispose également d’un plan de reconstitution du réseau. Le rétablissement doit être progressif et maîtrisé afin d’éviter un nouvel effondrement. Le retour du courant peut donc intervenir par étapes, selon l’état des infrastructures, les capacités de production disponibles et les priorités de réalimentation.

La question de la préparation

La question n’est donc pas seulement : « Quand le courant reviendra-t-il ? »

Elle est aussi : « Comment maintenir une société fonctionnelle lorsque les réseaux dont elle dépend ne le sont plus ? »

Pour une entreprise ou un site industriel, cela suppose de connaître précisément :

  • La durée de fonctionnement sans alimentation du réseau ;
  • Les installations qui doivent absolument rester alimentées ;
  • Les conséquences d’une coupure après quinze minutes, une heure, quatre heures, vingt-quatre heures ou soixante-douze heures ;
  • Le temps nécessaire au redémarrage de l’activité ;
  • L’autonomie réelle des groupes électrogènes et des batteries
  • Les dépendances à l’eau, aux télécommunications, au carburant, au froid et aux systèmes informatiques.

Dans un souci d’anticipation, le 8 juillet dernier, le Comité interministériel pour la résilience nationale a validé l’organisation d’un exercice baptisé, sans fioriture, black-out électrique généralisé. Le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale le décrit comme une opération d’une ampleur inédite, prévue au second semestre 2027 sous forme de simulation sur table : chaque acteur devra réagir comme si le pays entier venait de basculer dans le noir.

Pour une commune, il faut cartographier les fonctions essentielles : eau potable, assainissement, communications, services d’urgence, établissements de santé, EHPAD, écoles, circulation, alimentation, carburant, commerces et chauffage.

Pour les citoyens, la préparation commence par des gestes simples : connaître les consignes de sa commune, consulter son DICRIM, identifier les moyens d’information disponibles et constituer un kit d’urgence permettant de tenir au moins 72 heures. Ce kit doit être effectivement préparé, accessible et régulièrement vérifié.