L’écoconception des soins : faire entrer la RSE au cœur du système de santé

Par Olivier Toma, expert RSE et santé environnementale, directeur de programme de l’Executive Certificate : Piloter la RSE en santé.

Jusqu’à présent, nous avons parlé de décarbonation, de conditions de travail et de préservation des ressources naturelles.

Mais une question demeure : comment faire entrer concrètement la RSE au cœur même de l’activité de santé ?

La réponse se trouve notamment dans l’écoconception des soins et des parcours de santé.

Car si la RSE reste cantonnée aux fonctions support, aux bâtiments, aux achats ou à la gestion des déchets, elle ne transforme qu’une partie du système.

L’écoconception consiste à faire entrer les enjeux de soutenabilité au cœur même du soin.

Elle conduit à nous poser une question aussi simple que fondamentale : comment délivrer le juste soin, au bon moment, avec la juste ressource et le juste impact ?

Cela signifie interroger la pertinence des actes, des pratiques, des parcours, des produits et des méthodes utilisés pour prendre soin.

Il ne s’agit évidemment pas de faire moins de soins.

Il s’agit de faire mieux.

Mieux pour le patient ou l’usager.
Mieux pour le professionnel.
Mieux pour les ressources mobilisées.
Mieux pour l’environnement.

C’est une évolution importante dans notre manière de penser la RSE.

La question n’est plus seulement de savoir si un établissement consomme trop d’énergie ou produit trop de déchets. Elle devient : est-ce que la manière dont nous organisons un soin ou un parcours est la plus pertinente, la plus efficiente et la plus soutenable ?

Cette réflexion peut concerner un acte médical, un parcours de patient, un dispositif médical, un médicament, un examen, un équipement ou encore une organisation de soins.

Elle peut conduire à questionner la fréquence d’un acte, le choix d’un matériel, la quantité de consommables utilisés, les déplacements nécessaires, la production de déchets, les consommations d’eau et d’énergie ou encore les impacts liés à la fabrication et à la fin de vie des produits.

l’ACV prend une importance particulière

C’est ici que l’analyse du cycle de vie, l’ACV, prend une importance particulière.

L’ACV permet de ne pas se limiter à l’impact visible d’un produit ou d’un soin, mais de regarder l’ensemble de son cycle de vie : extraction des matières premières, fabrication, transport, utilisation et fin de vie.Cette approche change profondément la manière de décider.

Un produit qui semble plus « écologique » au premier regard ne l’est pas nécessairement lorsque l’on considère l’ensemble de son cycle de vie.

À l’inverse, une modification apparemment très simple d’un dispositif ou d’un parcours peut parfois permettre de réduire significativement les ressources mobilisées et les impacts associés.

L’ACV devrait donc progressivement devenir un critère de choix majeur, aussi bien dans les politiques d’achat que dans la conception et la réalisation des soins et des parcours de santé.C’est une évolution culturelle importante.

Pendant longtemps, les décisions d’achat ont principalement été guidées par le prix, la performance technique, la sécurité et la qualité. Ces critères restent évidemment essentiels.

Mais ils doivent désormais être complétés par une question supplémentaire :quel est le coût environnemental et sanitaire réel de ce que nous choisissons ?

Cette question est d’autant plus importante que le secteur de la santé représente un volume considérable d’achats et de consommations.

Agir sur les achats responsables est indispensable. Mais l’étape suivante consiste à rapprocher cette politique d’achat de la réalité du soin.

Car acheter mieux ne suffit pas si nous continuons à utiliser les produits de la même manière.

L’écoconception des soins consiste justement à réunir ces deux dimensions : le choix de la ressource et la pertinence de son utilisation.

Cette démarche n’est pas nouvelle.

Depuis une quinzaine d’années, des travaux, des méthodes et des outils ont progressivement permis de structurer cette approche. Des référentiels existent désormais, des outils d’évaluation se développent, des plateformes permettent d’accompagner les professionnels et une spécification AFNOR vient également contribuer à structurer cette démarche.

Avec l’équipe de Primum Non Nocere, nous avons modestement contribué à impulser cette dynamique dès 2010, avec la conviction que la transition environnementale du secteur de la santé ne pouvait pas rester extérieure à l’acte de soin.

Quinze ans plus tard, cette intuition prend une nouvelle dimension.L’écoconception n’est plus seulement une démarche expérimentale portée par quelques pionniers. Elle devient progressivement une méthode permettant aux organisations de santé de questionner leurs pratiques, de comparer leurs solutions et d’objectiver leurs décisions.

C’est une évolution majeure.

Car la RSE ne doit pas être une couche supplémentaire que l’on ajoute au fonctionnement d’une organisation.

Elle doit devenir une nouvelle manière de concevoir ce fonctionnement.

Cela suppose de travailler avec les professionnels de terrain, les acheteurs, les médecins, les soignants, les ingénieurs, les pharmaciens, les directions, les industriels et les fournisseurs.

Cela suppose également de sortir d’une approche en silos.

Un achat peut avoir des conséquences sur un parcours de soins.

Un parcours peut avoir des conséquences sur les déplacements.

Un dispositif peut générer des déchets.

Un choix organisationnel peut modifier les conditions de travail.

Une modification de pratique peut réduire simultanément les coûts, les impacts environnementaux et la charge pour les professionnels.

C’est précisément cette capacité à regarder les interdépendances qui donne à l’écoconception toute sa puissance.

Elle permet de rapprocher ce qui a parfois été séparé : la qualité du soin, la pertinence, la performance économique, la santé environnementale et la préservation des ressources.

C’est aussi pour cette raison que l’écoconception constitue un élément essentiel d’une formation au pilotage de la RSE en santé.

Il ne suffit plus de connaître les enjeux environnementaux. Il faut être capable de les traduire dans les décisions quotidiennes, jusque dans le cœur de l’activité.

Le parcours « Piloter la RSE en santé » intègre cette approche dans son travail sur la décarbonation, notamment à travers les achats responsables et l’écoconception.

L’ambition est finalement assez simple : faire de la RSE non pas une politique à côté du soin, mais une composante du soin lui-même.

Parce que le soin de demain devra être pertinent, efficace, humain et soutenable.

Et parce qu’un système de santé véritablement durable ne pourra pas seulement chercher à réduire ses impacts autour du soin.

Il devra apprendre à concevoir autrement le soin lui-même.

Dans le prochain et dernier article de cette série, nous aborderons la question qui permet de rendre toutes ces transformations possibles : la gouvernance. Car aucune transition ne peut s’inscrire dans la durée sans une nouvelle manière de décider, de mobiliser et de travailler avec l’ensemble des parties prenantes.