Prendre soin des ressources, c’est aussi prendre soin de la santé
Par Olivier Toma, expert RSE et santé environnementale, directeur de programme de l’Executive Certificate : Piloter la RSE en santé.
Après avoir parlé de décarbonation puis de santé au travail, poursuivons notre réflexion sur la triple atténuation qui doit guider la transformation du secteur de la santé : réduire notre impact climatique, améliorer les conditions humaines et préserver les ressources naturelles.
Cette troisième dimension est encore trop souvent considérée comme un sujet environnemental parmi d’autres.
Elle est pourtant au cœur même de notre mission de santé.
Car nous consommons, souvent sans même en avoir conscience, une quantité considérable de ressources pour soigner, accompagner, nourrir, héberger et faire fonctionner nos établissements.
Des matières premières, de l’eau, de l’énergie, des plastiques, des produits chimiques, des emballages, des équipements, des dispositifs à usage unique, des médicaments, des produits d’entretien, des denrées alimentaires…
Et une partie de ces ressources est parfois gaspillée.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment produire davantage de soins avec davantage de moyens. Elle est aussi de nous demander comment mieux faire avec ce que nous avons.
Effectuation
C’est cette logique que l’on peut rapprocher de l’« effectuation » : partir de l’existant, de nos ressources disponibles, de nos savoir-faire et de nos capacités d’action pour construire des solutions concrètes, plutôt que d’attendre toujours de nouvelles ressources pour agir.Cette approche est particulièrement pertinente pour le secteur de la santé.
Car les ressources naturelles ne sont pas infinies et leur dégradation a des conséquences très concrètes sur notre santé.
La biodiversité, par exemple, n’est pas simplement un patrimoine naturel qu’il faudrait préserver pour sa beauté ou pour son intérêt écologique. Elle participe aux grands équilibres qui rendent notre vie possible et constitue également une ressource essentielle pour la recherche et la production de nombreux médicaments.
La dégradation des écosystèmes peut donc devenir, à terme, un enjeu sanitaire.Il en va de même de l’eau.
Nous avons tendance à considérer l’eau comme une ressource abondante et disponible. Pourtant, derrière chaque litre d’eau utilisé directement dans un établissement se cache parfois une consommation beaucoup plus importante liée à la production des biens, des équipements, des aliments ou des services que nous achetons.
Il faut donc apprendre à regarder à la fois l’eau que nous consommons directement et celle que nous consommons indirectement.Cette même logique vaut pour les matières premières.
Préserver les ressources pour préserver la santé
Un produit jetable n’est jamais simplement « un produit que l’on jette ». Il a fallu extraire des matières premières, les transformer, fabriquer le produit, l’emballer, le transporter, puis traiter son élimination.
Le recours massif au plastique, notamment dans les usages à usage unique, doit lui aussi nous interroger. Au-delà de la question des déchets, certains matériaux et certaines substances chimiques peuvent contribuer à notre exposition à des molécules préoccupantes, notamment des perturbateurs endocriniens.Là encore, la question environnementale rejoint directement la question sanitaire.
Pollution de l’air intérieur et extérieur, pollution des sols, contamination de l’eau, exposition à certaines substances chimiques : autant de facteurs environnementaux susceptibles d’avoir des conséquences sur la santé humaine.
Autrement dit, ce que nous dégradons dans notre environnement finit souvent par avoir un impact sur notre santé.Et cet impact a aussi une traduction économique.
Prévenir les pollutions, réduire les expositions, préserver les ressources et protéger les écosystèmes, c’est aussi agir en amont sur les facteurs susceptibles de générer de la maladie, de la dépendance, de l’absentéisme, des coûts supplémentaires et du mal-être.
La préservation des ressources devient alors une véritable politique de santé. Mais comment passer de ce constat à l’action ?Il faut commencer par regarder autrement nos décisions quotidiennes. La politique d’achat constitue probablement l’un des leviers les plus puissants.
Que choisissons-nous d’acheter ? De quoi ces produits sont-ils composés ? Quelle est leur durée de vie ? Peuvent-ils être réparés, réemployés ou recyclés ? D’où viennent-ils ? Comment ont-ils été fabriqués ? Quelle quantité de ressources mobilisent-ils ? Quelles substances contiennent-ils ?
Ces questions peuvent transformer profondément la manière dont une organisation de santé considère ses achats .La restauration collective notamment constitue un autre levier majeur.
Le secteur de la santé et du médico-social représente une activité de restauration collective considérable. Chaque repas est une occasion de travailler simultanément sur la santé, l’alimentation, les achats, les déchets, l’eau, les transports, l’agriculture et la biodiversité.
Choisir davantage de produits locaux et de saison, travailler sur la qualité des approvisionnements, réduire le gaspillage alimentaire, faire évoluer les menus, mieux valoriser les biodéchets : derrière chacune de ces décisions se trouvent à la fois des enjeux sanitaires, environnementaux et économiques.C’est précisément cette capacité à relier les sujets qui doit désormais caractériser une politique RSE en santé.
La question n’est plus : « Que pouvons-nous faire pour l’environnement ? »
Elle devient :« Comment pouvons-nous mieux prendre soin, tout en consommant moins de ressources et en générant moins d’impacts ? »
Cette question conduit naturellement vers l’économie circulaire, le réemploi, la réduction du gaspillage, la mutualisation, la réparation, l’allongement de la durée de vie des équipements et le développement de filières locales.Elle conduit aussi à interroger nos modèles de fonctionnement.
Car la sobriété ne signifie pas nécessairement faire moins.
Elle peut signifier faire autrement.
Faire mieux avec les ressources disponibles. Éviter ce qui est inutile. Prévenir plutôt que réparer. Réutiliser plutôt que jeter. Choisir durable plutôt que renouveler. Acheter moins mais mieux.C’est là que la notion de soutenabilité prend tout son sens.
Une organisation soutenable est une organisation qui est capable de remplir sa mission aujourd’hui sans compromettre sa capacité à la remplir demain.Cette définition devrait être particulièrement familière au monde de la santé.
Nous avons précisément pour mission de préserver la santé des générations futures.
Il serait donc paradoxal que nos modes de fonctionnement contribuent à dégrader les ressources dont ces générations dépendront.
La préservation des ressources naturelles n’est ainsi ni un sujet annexe, ni une préoccupation réservée aux spécialistes de l’environnement.
Elle concerne les directions, les achats, les soignants, les services techniques, la restauration, les fonctions support, les fournisseurs et chacun d’entre nous.
C’est aussi pourquoi le parcours « Piloter la RSE en santé » consacre un module important à la préservation des ressources naturelles, en abordant notamment la biodiversité, l’eau, les sols, les déchets, les effluents, les pollutions, les limites planétaires et l’économie circulaire.
L’enjeu est de passer d’une logique où l’on traite séparément les déchets, l’eau, les achats, l’alimentation ou la biodiversité à une approche beaucoup plus systémique.
Car tous ces sujets sont liés.
Et surtout, ils sont liés à notre mission première.
Prendre soin de la santé, c’est aussi prendre soin de l’environnement dans lequel cette santé peut exister.
La triple atténuation prend alors tout son sens : réduire notre empreinte climatique, améliorer les conditions humaines et préserver les ressources naturelles ne sont pas trois politiques différentes.
Elles constituent les trois dimensions d’une même ambition : construire une santé véritablement durable.
Dans le prochain article, nous nous intéresserons à un autre levier de cette transformation : l’écoconception des soins. Car après avoir appris à mieux gérer nos ressources, il nous faut aussi nous demander comment concevoir autrement les actes, les parcours et les organisations de soins eux-mêmes.