Transformer l’avantage électrique français en puissance économique

Par Thierry VINCENT, Directeur du MBA Management de la Transition Énergétique De Vinci Executive Education

La France dispose d’un avantage que beaucoup de pays européens nous envient : une électricité abondante, largement décarbonée et capable de soutenir à la fois la réindustrialisation, la baisse de la dépendance aux hydrocarbures et la souveraineté économique. L’enjeu des dix prochaines années n’est donc pas seulement de produire de l’électricité ; il est de faire de l’électricité le moteur d’une nouvelle économie.

C’est le cœur du diagnostic porté par la note « L’énergie qui libère la France ». Son intuition est simple : la transition énergétique française ne doit plus être pensée uniquement comme une politique de réduction des émissions. Elle doit devenir une politique de puissance. Pouvoir produire, transporter, stocker, piloter et consommer une électricité compétitive est désormais une condition de la souveraineté industrielle, du pouvoir d’achat et de la résilience des territoires.

L’actualité électrique confirme cette fenêtre d’opportunité. Selon RTE, la France a produit 547,5 TWh d’électricité en 2025, dont 521,1 TWh bas-carbone, soit 95,2 % de la production. La production fossile est tombée à son niveau le plus bas depuis près de 75 ans et le solde exportateur a atteint un record de 92,3 TWh.

Cette situation ne signifie pas que le problème énergétique est réglé. Elle signifie au contraire que la France entre dans une phase nouvelle : celle où la question centrale devient l’usage de cette abondance électrique. Comment électrifier les transports, les bâtiments, l’industrie, le numérique ? Comment raccorder plus vite les projets ? Comment stocker et piloter les surplus ? Comment donner aux entreprises une visibilité suffisante sur leurs coûts ? Et comment faire en sorte que les territoires et les ménages bénéficient réellement de cette transformation ?

Une électricité décarbonée, mais une économie encore dépendante des fossiles

Le paradoxe français est désormais bien identifié. Notre système électrique est très largement décarboné, mais l’économie dans son ensemble reste fortement dépendante des combustibles fossiles. Une grande partie de la mobilité repose encore sur le pétrole ; le chauffage des bâtiments dépend encore du gaz et du fioul ; certaines industries utilisent directement des combustibles fossiles pour leurs procédés. Le véritable chantier commence donc après la production électrique : il faut substituer progressivement l’électricité aux usages fossiles lorsque cette substitution est techniquement et économiquement pertinente.

Cette bascule est stratégique. Elle réduit l’exposition aux chocs géopolitiques, limite la facture liée aux importations d’hydrocarbures et donne aux entreprises une énergie produite sur le territoire. Elle permet également de valoriser les investissements déjà consentis dans le parc électrique français.

L’électrification doit cependant éviter deux écueils. Le premier serait de considérer que toute consommation électrique supplémentaire est automatiquement souhaitable. Le second serait de retarder les nouveaux usages au motif que le réseau n’est pas encore prêt. La bonne stratégie consiste à faire progresser simultanément production, réseaux, stockage, flexibilité et usages.

La note propose ainsi de considérer quatre leviers comme indissociables : les énergies renouvelables, le stockage, la flexibilité du système et l’électrification des usages. Le nucléaire reste un pilier majeur du système français ; les renouvelables permettent d’accroître les volumes produits et de diversifier le mix. L’enjeu n’est donc pas d’opposer les filières, mais de les faire fonctionner ensemble.

Le nouvel enjeu : produire davantage, mais surtout mieux utiliser

Le développement des renouvelables transforme déjà le fonctionnement du système électrique. En 2025, la production solaire a progressé de 8,1 TWh et la production éolienne de 2,8 TWh. Dans le même temps, les épisodes de prix négatifs ont conduit à davantage de modulation de la production renouvelable : environ 3 TWh ont été modulés en 2025, deux fois plus qu’en 2024.

Ce phénomène ne doit pas être lu uniquement comme un problème. Il révèle une nouvelle valeur économique : celle de la flexibilité. Une batterie peut absorber une partie des surplus et restituer l’électricité lorsque la demande augmente. Un véhicule électrique peut être rechargé lorsque l’électricité est abondante. Une pompe à chaleur peut être pilotée sans dégrader le confort. Un électrolyseur ou un centre de données peut déplacer une partie de sa consommation dans le temps.

La note estime le potentiel de flexibilité de la demande entre 13,5 et 22,5 GW à l’horizon 2035. Ce gisement est considérable. Il peut réduire les besoins de production fossile, limiter les pointes de prix et diminuer les situations d’écrêtement des renouvelables. La France doit donc passer d’une logique où l’on adapte essentiellement la production à la demande à une logique où production et demande deviennent toutes deux pilotables.

Le stockage devient dans cette perspective une infrastructure économique à part entière. Le plan « France stockage » proposé dans la note doit permettre de traiter les batteries, le stockage hydraulique et les autres solutions de flexibilité comme des éléments du système électrique, et non comme des technologies périphériques.

L’électrification comme politique industrielle

Le deuxième grand enjeu est industriel. Dans un monde où le prix de l’énergie est devenu un facteur de compétitivité aussi important que le coût du travail, la capacité à proposer une électricité bas-carbone et compétitive devient un avantage comparatif. Elle peut contribuer à attirer de nouveaux investissements et à maintenir sur le territoire des activités fortement consommatrices d’électricité. Une analyse que l’on retrouve dans le rapport sur l’électrification des industries françaises remis le 20 juillet 2026 au Premier ministre par le député Raphaël Schellenberger, à l’issue d’une mission de six mois.

Les contrats d’achat d’électricité de long terme, les PPA, constituent ici un outil essentiel. Ils permettent aux entreprises de mieux sécuriser leur approvisionnement et aux producteurs de disposer de revenus prévisibles. La note propose d’en accélérer le développement, notamment pour les industries électro-intensives, mais aussi de créer des dispositifs adaptés aux PME et PMI.

Cette logique conduit à une proposition plus ambitieuse : un « tarif industrie France », fondé sur une visibilité de long terme et destiné aux entreprises qui s’engagent dans la décarbonation, l’investissement et la création d’emplois. L’objectif n’est pas de subventionner indéfiniment l’énergie, mais de transformer l’avantage électrique français en avantage industriel durable.

Le lien entre électricité et réindustrialisation est déjà concret. La note recense près de 160 sites industriels et 168 272 emplois associés aux technologies de décarbonation : véhicules électriques, batteries, pompes à chaleur, éolien, photovoltaïque, câbles, isolation, recyclage ou matières premières critiques. Elle estime que le chantier de l’électrification pourrait porter le nombre d’emplois industriels associés à 354 778 d’ici 2032. Ces chiffres constituent des ordres de grandeur issus de la note et doivent être considérés comme des estimations de potentiel, non comme des prévisions certaines.

Réseaux, raccordements et simplification : la bataille silencieuse

La réussite de l’électrification dépendra toutefois d’une infrastructure souvent moins visible que les centrales ou les panneaux solaires : le réseau. Une voiture électrique, une usine, une pompe à chaleur ou un centre de données ne peuvent être électrifiés que si leur raccordement est possible dans des délais compatibles avec leur projet économique.

La note propose donc d’accélérer le déploiement des réseaux nationaux, de mieux utiliser les infrastructures existantes et de simplifier l’instruction des projets. Elle propose notamment de créer une catégorie de « Projet d’intérêt national majeur », avec un objectif d’instruction en moins de six mois pour certains projets stratégiques.

Cette approche prend un relief particulier avec la nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie. La PPE3, publiée en février 2026, fixe la stratégie énergétique française pour 2026-2035 et inscrit la trajectoire vers la neutralité carbone en 2050. La prochaine étape consiste à faire de cette programmation non seulement une programmation de l’offre énergétique, mais aussi une programmation des usages et des infrastructures nécessaires à leur déploiement.

C’est le sens de la proposition de PPELEC, une programmation pluriannuelle de l’électrification. Elle aurait vocation à coordonner les mobilités, les bâtiments, l’industrie, les transports et l’économie numérique, avec des objectifs simultanés de production, de réseau, de consommation, de compétences et de financement.

Une nouvelle gouvernance pour une nouvelle phase énergétique

La transition électrique ne peut plus être conduite par silos. Les décisions prises sur les réseaux ont des conséquences sur l’industrie ; celles prises sur l’industrie déterminent les besoins de production ; celles prises sur le logement influencent les pointes de consommation ; celles prises sur le numérique peuvent modifier durablement les besoins de puissance.

La création d’un Conseil national de l’électrification répond à cette nécessité de coordination. Il réunirait l’État, les collectivités, les producteurs, les gestionnaires de réseaux, les industriels, les consommateurs et les partenaires sociaux. Son rôle serait moins de créer une structure administrative supplémentaire que d’organiser une vision commune et de suivre des objectifs mesurables.

Cette gouvernance devrait également donner davantage de visibilité aux territoires. Les installations renouvelables produisent des recettes fiscales, des emplois, des loyers agricoles et des investissements locaux. La note propose de mieux partager cette valeur, notamment par une fiscalité territoriale cohérente et par un éventuel dividende territorial de l’électrification.

L’enjeu démocratique est important. Une politique d’électrification réussie ne peut pas être vécue comme une succession de projets imposés. Elle doit montrer ce que les communes, les ménages et les entreprises gagnent en retour : baisse des dépenses énergétiques, emplois, infrastructures, recettes locales, nouveaux services et capacité d’adaptation au changement climatique.

En guise de conclusion

L’énergie qui libère la France sera donc celle qui relie les enjeux plutôt que de les opposer : climat et compétitivité, nucléaire et renouvelables, industrie et territoires, innovation et pouvoir d’achat. La France possède déjà une partie des cartes. Le choix politique des prochaines années sera de savoir si elle accepte de les jouer ensemble.

Repères d’actualité et sources

·      RTE, Bilan électrique 2025 : production 547,5 TWh ; production bas-carbone 521,1 TWh ; 95,2 % ; solde exportateur 92,3 TWh.

·      RTE, Bilan électrique 2025, données sur la progression du solaire et de l’éolien et sur la modulation lors des épisodes de prix négatifs.

·      Ministère de la Transition écologique, PPE3, publiée le 13 février 2026, stratégie énergétique 2026-2035.

·      Document de référence : « L’énergie qui libère la France », propositions et estimations sur l’électrification, le stockage, la flexibilité, l’industrie et les territoires.