Croissance ou sobriété : le véritable enjeu est de préserver notre capacité d’agir
Par Thierry VINCENT, Directeur du MBA Management de la Transition Énergétique De Vinci Executive Education
Face à l’urgence climatique, le débat oppose souvent deux visions : poursuivre la croissance en misant sur l’innovation et la décarbonation, ou réduire la production et la consommation afin de diminuer rapidement les pressions exercées sur la planète. Cette opposition est réelle, mais elle masque une question plus fondamentale : quelle stratégie nous donnera encore les moyens d’agir dans dix, vingt ou trente ans face aux dérèglements climatiques et environnementaux ?
Je remercie Nathalie Popiolek, experte des questions de prospective au sein du MBA Management de la transition énergétique, d’avoir exploré cette question dans la revue de l’Energie. En déplaçant le débat entre croissance « verte » et sobriété, sa réflexion enrichit le débat sur ce sujet essentiel : il ne s’agit pas seulement de comparer deux niveaux de consommation ou deux rythmes de croissance, mais de comparer deux capacités d’action dans un monde incertain. À l’échelle mondiale, et sous l’hypothèse simplificatrice d’une coordination des États, les décisions présentes modifient à la fois les risques futurs et les moyens disponibles pour y répondre.
Réduire les risques futurs ou préserver notre capacité d’agir ?
La croissance économique s’est historiquement accompagnée d’une hausse de la consommation d’énergie et de ressources. La croissance « verte » repose sur l’hypothèse qu’il est possible de modifier cette relation grâce à l’innovation, à l’électrification, à l’efficacité énergétique et à la décarbonation des systèmes productifs et des usages. Mais la transition n’est pas immatérielle : elle mobilise elle-même des minerais, des infrastructures, des réseaux, du capital et des compétences.
À l’inverse, une stratégie de sobriété réduit plus rapidement certaines pressions environnementales. Mais une économie durablement moins dynamique peut aussi disposer de moins de capacités d’investissement, de recherche et d’innovation. Le dilemme est donc moins simple qu’il n’y paraît : faut-il réduire immédiatement davantage les pressions exercées sur les écosystèmes, ou bien préserver notre capacité d’innovation et les ressources financières nécessaires pour pouvoir investir et s’adapter demain ?
L’intérêt de l’approche de Nathalie Popiolek est précisément de ne pas traiter ce choix comme un arbitrage statique. La théorie des options réelles introduit la valeur de la flexibilité : conserver du capital financier, physique, technologique et humain permet de décider plus tard lorsque l’information sur l’état du monde s’est améliorée. La flexibilité devient ainsi une forme d’assurance face à l’incertitude.
La flexibilité : une assurance face à l’incertitude
Nous ne savons pas encore précisément vers quel avenir nous nous dirigeons — même si les canicules, sécheresses et incendies exceptionnels observés cet été en Europe, ainsi que les récentes inondations catastrophiques au Népal, donnent déjà à voir l’ampleur des risques environnementaux auxquels nos sociétés peuvent être confrontées — : les mécanismes naturels atténuateurs — comme les puits de carbone — permettront-ils de contenir le réchauffement et les tensions sur les écosystèmes et les ressources, ou des rétroactions amplificatrices — comme le dégel du pergélisol ou la diminution de l’albédo — conduiront-elles au contraire à des dérèglements beaucoup plus sévères ?
C’est ici qu’intervient la théorie économique des options réelles, qui permet de prendre en compte cette incertitude et la valeur de la flexibilité. Les deux stratégies n’agissent toutefois pas de la même manière face au risque. Une forte sobriété réduit les pressions exercées sur l’environnement et, dans le modèle, diminue ainsi la probabilité d’un dérèglement sévère. Miser sur une croissance progressivement décarbonée est associé, dans le modèle, à une probabilité plus élevée de dérèglement sévère, mais permet de soutenir l’investissement dans la recherche et l’innovation et de préserver davantage de capacités de financement et d’adaptation pour l’avenir.
L’arbitrage est donc au cœur du raisonnement : réduire aujourd’hui la probabilité d’un dérèglement futur ou conserver davantage de marges de manœuvre pour y faire face s’il survient. La flexibilité constitue ainsi une forme d’assurance face à l’incertitude.
Surtout, le risque dépend lui-même de nos décisions. Nous ne choisissons donc pas seulement une stratégie face à un avenir incertain : par nos choix, nous contribuons à fabriquer cet avenir.
Combien vaut notre capacité future d’agir ?
Les simulations réalisées dans l’article de Nathalie Popiolek ne sont pas des prévisions mais des stress tests destinés à mettre en évidence les mécanismes en jeu.
Dans le calibrage central, la croissance verte demeure préférable tant que la probabilité d’un dérèglement sévère du climat et des écosystèmes reste inférieure à environ 90 %, alors même que le scénario de crise retient des pertes économiques très importantes, proches de cinq points de croissance par an — et sans intégrer dans la modélisation les coûts sociaux et politiques que pourrait engendrer une trajectoire de forte sobriété, notamment en matière de répartition des efforts et des richesses.
Ce chiffre ne constitue évidemment ni une prévision ni un seuil climatique scientifiquement établi. Il dépend des hypothèses d’un modèle volontairement simplifié. Son intérêt est ailleurs : il montre la valeur considérable du maintien de capacités futures de financement, de recherche, d’innovation et d’adaptation que permet la croissance.
Mais le raisonnement fonctionne aussi en sens inverse : si la croissance rendait presque inévitable un dérèglement environnemental sévère, cet avantage finirait par disparaître. La véritable question devient alors moins « croissance ou sobriété ? » que « quelle croissance ? ». Précisons toutefois qu’une trajectoire de forte sobriété n’est pas non plus exempte de risques en matière de soutenabilité sociale et politique et de répartition des efforts, dimensions qui ne sont pas intégrées dans le modèle simplifié présenté ici.
Quelle croissance pour préserver notre capacité d’action ET limiter les risques environnementaux ?
L’enjeu est de parvenir à créer davantage de valeur en mobilisant moins de ressources, à décarboner rapidement l’énergie et l’industrie et à orienter l’innovation vers les technologies nécessaires à la transition. Politique climatique et politique industrielle deviennent alors indissociables : prix du carbone, soutien à la R&D, infrastructures ou formation contribuent à orienter le progrès technique vers une croissance moins intensive en énergie et en matières premières.
La croissance apparaît ainsi, dans le cadre du modèle, comme un moyen de préserver davantage de flexibilité, mais elle n’est pas suffisante. Encore faut-il qu’elle soit suffisamment décarbonée et que les capacités économiques qu’elle génère soient effectivement orientées vers l’investissement, l’innovation et l’adaptation.
Et si l’on quitte le cadre volontairement mondial et agrégé retenu dans l’article, une autre dimension apparaît : celle de la souveraineté. À l’échelle européenne, il convient alors d’orienter la croissance vers une plus grande maîtrise des technologies, des infrastructures et des chaînes de valeur. Cette proposition rejoint mon analyse du 15 juin 2026 sur la décarbonation comme enjeu de puissance européenne : face aux dépendances énergétiques, industrielles et technologiques, réussir la transition suppose de préserver une capacité autonome d’investissement et d’action à l’échelle européenne.
La souveraineté est également financière. Comme je le souligne dans mon article du 23 juin dernier, les modalités de financement de la transition ne sont pas neutres : financement bancaire ancré dans les territoires et recours aux marchés financiers et aux fonds d’investissement internationaux ne répondent pas aux mêmes logiques.
Derrière les investissements industriels et énergétiques se pose ainsi la question de l’origine et de la maîtrise du capital. Préserver notre capacité future à agir suppose donc non seulement de pouvoir financer la transition, mais aussi de maîtriser les mécanismes par lesquels les capitaux sont mobilisés et orientés.
L’ancrage territorial ne concerne pas seulement le financement. L’analyse proposée par Nathalie Popiolek rejoint ici mon analyse du 3 août 2026 sur l’électrification et la réindustrialisation : le passage à l’action repose sur la rencontre, au sein des territoires, des entreprises, des réseaux, des infrastructures, des compétences et des financements. La décarbonation doit ainsi s’inscrire dans des écosystèmes industriels et territoriaux capables de porter la transformation dans la durée.
La flexibilité ne repose donc pas seulement sur la croissance : elle dépend de notre capacité collective à orienter, financer et organiser cette croissance. Elle suppose enfin l’adhésion des acteurs. Comme je le rappelle dans mon article du 24 juin 2026 consacré au pouvoir du récit, une transformation de cette ampleur ne repose pas seulement sur les technologies et les capitaux ; elle nécessite aussi de construire les représentations et les coalitions capables de la rendre acceptable et de la porter.
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